LE VIOLET DU DERNIER TOUR

ODILE MASSON

PLUMES MULTICOLORES

   "l suffit parfois d’un parfum pour que toute une soirée recommence."

L'automne des couleurs du temps

Novembre

Le violet du dernier tour

"Certaines histoires commencent par une odeur et finissent par trouver leur place sur une page."

 

On sentait les marrons grillés avant même d’apercevoir les lumières. Le soir tombait tôt. Dans l’air froid de novembre, cette odeur chaude avançait dans les rues et donnait envie de presser le pas. Au bout de la rue, les premières lumières apparaissaient. Quelques manèges tournaient déjà. Les couleurs se mêlaient au violet du ciel. Les voix montaient dans la nuit, la musique accompagnait les tours et les enfants choisissaient ce qu’ils feraient en premier.

Mais le plus important était ailleurs. Dans le cornet de marrons chauds que l’on venait d’acheter. Il était enveloppé dans du papier journal, plié pour garder un peu de chaleur. On le tenait à deux mains. On soufflait sur les doigts, on retirait les coques encore brûlantes et l’odeur des marrons restait sur les mains.

Puis venait le chocolat chaud. Celui que l’on buvait lentement, en regardant les lumières tourner dans la nuit.

Il fallait parfois repartir pour un dernier tour. Puis un autre.

Et soudain, il était temps de rentrer. Le cornet était vide.

Le papier journal, froissé, ne gardait presque plus de chaleur. La fête restait derrière nous.

On ne savait pas encore que cette soirée allait devenir un souvenir. On ne savait pas qu’un jour, des années plus tard, une simple odeur de marrons grillés pourrait tout faire revenir. Le froid sur les joues. Le violet du soir. Les lumières.

Le chocolat chaud. Le papier journal entre les mains. Et cette sensation d’avoir eu, pendant quelques heures, tout le temps devant soi.

Les années passent. La fête disparaît. Les lumières s’éteignent. Mais certaines odeurs restent fidèles.

Elles réveillent une voix, un visage, une soirée entière.

Alors le souvenir peut sortir du silence. Être raconté.

Trouver les mots.  Et peut-être un jour rejoindre un livre, pour que cette soirée ne soit pas seulement celle de ceux qui l’ont vécue.

Il suffit parfois d’une odeur de marrons grillés pour que le passé retrouve toutes ses couleurs.

 

Les souvenirs aussi ont besoin d'une odeur, d'une chaleur, d'une lumière. Quel est le vôtre ?

Chaque vague raconte une histoire. Mon métier de biographe est d'aider les familles à préserver ces histoires avant qu'elles ne s'effacent.