LE BLEU DES GRANDES MAREES
ODILE MASSON
PLUMES MULTICOLORES
"L'océan efface le visible, les souvenirs conservent l'invisible."
L'automne des couleurs du temps
Octobre
Le bleu des grandes marées
"Quand la mer se retire, l’imagination prend le relais."
Elle vient, elle repart. Depuis toujours, l’océan avance sur le rivage, puis se retire, laissant derrière lui un monde que quelques heures plus tôt personne ne pouvait voir.
Sur la côte landaise ou basque, les grandes marées étaient un spectacle attendu. Dans le grand bleu qui reculait jusqu'à l'horizon, la plage changeait de visage. Les rochers apparaissaient. Les flaques retenaient encore un peu de ciel. Sur le sable humide, les coquillages semblaient avoir été déposés là pour être découverts. Alors on cherchait. On ramassait, on observait, on choisissait les plus beaux, les plus étranges, ceux dont la forme ou la couleur donnait envie d’inventer quelque chose. Sur cette plage découverte par la mer, tout pouvait devenir une histoire. Un coquillage devenait une maison. Un autre abritait un personnage minuscule. Une empreinte dans le sable devenait la preuve du passage d’une créature inconnue. Entre deux rochers, un nouveau monde prenait forme. Il n’y avait ni livre, ni écran, ni scénario. Il suffisait de regarder. Et l’histoire grandissait avec chaque découverte.
Puis la mer revenait. D'abord une vague, puis une autre.
Le bleu avançait sur le sable, gagnait les flaques, entourait les rochers. Les traces disparaissaient. Les coquillages étaient recouverts. Le petit monde inventé s'effaçait sous l'eau.
La mer reprenait son territoire. Elle repartait ensuite, laissant derrière elle une plage lisse, comme si rien ne s'était passé.
Mais quelque chose était resté. Une histoire que l'on pouvait raconter encore des années plus tard. La faire entendre à ceux qui n'étaient pas là. La confier aux mots, aux pages, à un livre.
Car la mer peut emporter les traces laissées dans le sable.
Elle ne peut pas emporter ce que la mémoire a choisi de garder.
Lorsqu'un souvenir devient un livre, le bleu de cette mer, les voix de cette enfance et les histoires inventées sur le rivage peuvent continuer leur voyage, de page en page, de génération en génération.
Le temps passe. La mer revient. Les souvenirs restent.
Les souvenirs aussi ont besoin d’un rivage. Quel est le vôtre?
Chaque vague raconte une histoire. Mon métier de biographe est d'aider les familles à préserver ces histoires avant qu'elles ne s'effacent.