LA MAISON DES MOTS
ODILE MASSON
PLUMES MULTICOLORES
"Les outils évoluent. La rencontre demeure."
"Avant la technologie, il y a l'humain..."
Chaque époque invente de nouveaux outils. Ils transforment notre manière de chercher, de communiquer et parfois même d'écrire.
Pourtant, aucun ne remplace ce qui donne naissance aux mots : une rencontre, une écoute, une réflexion, un regard.
C'est dans cet équilibre entre les possibilités offertes par les technologies d'aujourd'hui et la place essentielle de l'humain que s'inscrit ma démarche.
Tout a commencé avec une maison numérique...
Lorsque j'ai créé mon entreprise, je ne savais pas encore à quel point internet allait prendre une place dans mon activité d'écrivain public, de biographe familial et de rédacteur web.
Je voulais simplement être présente sur internet, comme on ouvre une porte, pour permettre à ceux qui cherchent à savoir qui je suis de venir me rencontrer.
Pour construire cette maison, je suis partie d'un canevas de site vitrine conçu à l'origine pour une librairie. J'y ai vu une structure, une base, des murs sur lesquels construire mon propre espace. J'ai gardé les murs, mais j'ai aménagé chaque pièce. J'ai écrit mes pages, choisi mes images, créé mes vidéos, organisé les différents espaces pour qu'ils correspondent à mon métier et à ma façon de transmettre.
Au fil des années, cette maison a évolué avec moi. Une nouvelle page est apparue. Puis une autre. J'ai réorganisé certains espaces, changé des images, ajouté des contenus. J'ai appris à utiliser des outils que je ne connaissais pas lorsque j'ai commencé. Je ne suis pas une experte technique du web. J'ai simplement avancé avec curiosité, en cherchant, en essayant, en recommençant parfois. Ce site s'est donc construit, comme mon activité, progressivement.
Puis, le paysage numérique a changé. J'avais en son temps créé ma page Google, comme tout le monde, et j'utilisais ce moteur de recherche pour suivre les demandes des internautes et la visibilité de mon activité, ainsi que pour mes propres recherches de la vie de tous les jours. Mais, l'arrivée récente de l'aperçu IA m'a amenée à regarder ces changements autrement.
Pendant des années, lorsqu'une personne cherchait une information, elle parcourait tous les résultats proposés. Elle ouvrait un site, puis un autre. Elle lisait, comparait, revenait parfois en arrière. Derrière ces résultats, il y avait des personnes qui avaient écrit, créé, photographié, organisé et entretenu ces sites. Aujourd'hui, une réponse peut apparaître directement dans la page de recherche, sous la forme d'une synthèse, avant même que l'utilisateur ait ouvert les différents sites. Pour celui qui cherche une information, cette évolution peut être pratique. Pour celui qui a construit patiemment sa présence sur internet, elle soulève une autre question.
Que devient notre visibilité lorsque le chemin qui mène vers nos contenus change ?
Cette question m'intéresse d'autant plus que je ne suis pas arrivée sur internet avec une équipe technique ou une grande stratégie numérique. J'ai simplement construit ma présence au fil du temps, avec les moyens dont je disposais et surtout avec mes propres mots. Alors, lorsque les outils changent, je ne cherche pas à repartir de zéro.
J'avance. J'observe ce qui apparaît. Je teste ce qui peut m'être utile. Et j'intègre progressivement les nouveaux outils à ce que j'ai déjà construit. C'est ainsi que l'intelligence artificielle est entrée dans ma réflexion. Pas comme une rupture avec ce qui existait avant, mais comme une nouvelle étape dans un paysage qui évolue.
ChatGPT peut m'aider à réfléchir à une idée, à faire émerger des pistes, à structurer un projet ou à regarder une question sous un autre angle. Canva m'accompagne dans la création d'illustrations, de vidéos et de supports visuels pour mon site et mes réseaux sociaux.
Ces outils ont leur utilité. Mais leur place reste celle que je choisis de leur donner. Je peux leur demander de m'aider à explorer une idée. Je peux retenir une proposition, en modifier une autre, en écarter une troisième. Ils peuvent accompagner ma réflexion. Ils ne portent pas mon regard à ma place.
Cette distinction est importante pour moi, parce qu'elle touche directement à la question qui se trouve derrière l'expression « intelligence artificielle ». Que faisons-nous de ces nouvelles possibilités ? Et surtout, que voulons-nous continuer à faire nous-mêmes ?
Dans mon métier de biographe familial, la réponse me paraît évidente. Une histoire de vie ne commence pas avec un outil.
Elle commence par une rencontre. Une voix. Un souvenir qui revient. Un objet conservé pendant des années. Une émotion parfois difficile à exprimer. Il arrive qu'un détail en fasse surgir un autre, qu'une date fasse revenir un visage ou qu'un objet posé sur une table devienne le point de départ d'un récit que l'on n'avait jamais raconté. C'est dans ces moments-là que commence mon travail.
Je réponds personnellement à chaque demande qui m'est adressée. Les outils que j'utilise pour ma communication et pour mes propres contenus ne prennent pas part au travail que je réalise pour mes clients. Les entretiens, l'écoute, la compréhension d'un parcours de vie et la rédaction des récits qui me sont confiés restent profondément humains.
Une biographie n'est pas une accumulation d'informations.
Elle ne consiste pas simplement à recueillir des dates, des lieux et des événements pour les mettre bout à bout. Il faut écouter ce qui est dit, mais aussi parfois ce qui hésite à être dit. Il faut comprendre ce qui compte pour celui qui raconte. Il faut laisser une place aux silences, aux détails, aux souvenirs qui reviennent par détour. C'est une relation de confiance qui permet à une histoire de trouver ses mots.
Cette relation entre mémoire et écriture se retrouve aussi dans les récits que je publie sur mon site. Certains sont des articles, d'autres sont des créations littéraires. Mes fictions patrimoniales ne racontent pas des faits historiques réels. Elles s'inspirent de lieux, d'objets, de gestes et de souvenirs qui appartiennent à un imaginaire commun à plusieurs générations. Ces objets et ces lieux deviennent des passerelles entre hier et aujourd'hui. Ils ne racontent pas nécessairement ce qui s'est réellement passé. Ils permettent parfois d'imaginer ce qui aurait pu arriver. « Et si cette histoire avait pu exister ? »
C'est une autre manière de faire circuler la mémoire.
Et c'est peut-être là que mon questionnement sur l'intelligence artificielle rejoint le plus profondément mon métier. Car, derrière la question de la visibilité sur internet, derrière les nouveaux outils et les nouvelles manières de chercher une information, il reste toujours une personne.
Une personne qui cherche une réponse. Une famille qui souhaite transmettre son histoire. Un professionnel qui cherche les mots pour présenter son activité. Une collectivité qui a besoin d'un compte rendu fidèle et clair.
Avant le clic, avant la visite d'un site, il y a la rencontre avec quelques mots. Ces mots doivent informer, bien sûr. Mais ils peuvent aussi donner envie de rester, de comprendre, de découvrir qui se trouve derrière eux. C'est pourquoi je continue à écrire mes pages, à partager mes textes, à faire évoluer mon site et à apprendre de nouveaux usages.
Je ne sais pas encore jusqu'où les réponses générées par l'intelligence artificielle transformeront notre manière de chercher et de découvrir les contenus. Je sais seulement que je peux avancer avec ces évolutions sans abandonner ce qui donne son sens à mon travail. L'intelligence artificielle peut aider à chercher, réfléchir, organiser ou créer certains supports.
Je choisis de l'intégrer là où elle enrichit mon activité, sans jamais lui confier ce qui constitue le cœur de mon métier.
Car une technologie peut accompagner les mots. Elle peut les rapprocher, les classer, les reformuler. Mais elle ne peut pas écouter une vie. Elle ne peut pas ressentir la confiance d'une personne qui confie son histoire. Elle ne peut pas remplacer le lien qui se crée entre celui qui raconte et celui qui écrit.
Depuis 2018, ma maison numérique a changé. Elle changera encore. De nouveaux outils apparaîtront. D'autres disparaîtront. Nos façons de chercher, de créer et de transmettre continueront d'évoluer. Je ne cherche pas à rester à l'écart de ces changements. Je cherche simplement à leur faire une place qui corresponde à ce que je suis et à ce que je veux transmettre.
Parce qu'au fond, la technologie n'est qu'une nouvelle pièce dans une maison qui continue de se construire. Et, dans cette maison, les murs peuvent changer, les outils évoluer, les usages se transformer. Mais ce qui lui donne son sens reste le même.
Avant les mots écrits, il y a une histoire. Avant une histoire, il y a une personne. Et avant tout récit transmis, il y a une rencontre.
Les outils évoluent. La rencontre demeure...